L’état de siège numérique

Le monde est engagé dans une révolution technologique dont trop peu de décideurs ont conscience. Résumer les grands enjeux liés au développement des technologies numériques (fondées sur la mobilité, les données massives, l’informatique en nuage, la robotique, l’intelligence artificielle, la chaîne de blocs ou encore l’informatique quantique) peut sembler une gageure, mais l’entreprise est indispensable : ces mutations numériques auront des effets significatifs sur notre souveraineté, la démocratie et notre capacité à décider de notre destin.

Ces technologies sont avant tout une formidable occasion d’améliorer notre quotidien et l’efficience de nos sociétés. Mais les écueils sont nombreux et les conséquences potentiellement dévastatrices. C’est donc notre capacité à nous approprier ces changements, au lieu d’y résister et de se les faire imposer in fine, qui nous permettra d’en tirer pleinement parti.

L’enjeu qui conditionne tous les autres est celui de la souveraineté. Les infrastructures stratégiques des pays européens (réseaux de gaz, d’électricité, de téléphones, d’eau, de fibre optique, etc.), les informations sensibles des entreprises et les données personnelles des citoyens dépendent de plus en plus des grandes plateformes numériques (Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft, etc. ou « GAFAM »), qui sont toutes américaines. Mêmes aux États-Unis, ces acteurs contestent l’autorité publique, en refusant par exemple l’accès à des données stockées sur des téléphones aux agences fédérales chargées de la sécurité des Américains. En Europe, cet effritement de la souveraineté étatique est démultiplié puisque ces sociétés appliquent de droit américain et ont souvent une influence significative sur les États grâce à leur maitrise des contenus. Ce rapport de force leur permet notamment de s’affranchir de leurs obligations fiscales. Cette fuite de souveraineté vers des acteurs privés ne serait pas inquiétante si elle ne faisait que renforcer les libertés individuelles et les garanties fondamentales des citoyens. Elle s’accompagne malheureusement d’une menace redoutable sur nos systèmes démocratiques et sociaux.

Certains acteurs ont en effet un projet politique dissimulé derrière un projet technologique d’ailleurs plus ou moins innovant. C’est le cas de certains libertariens avec la chaîne de blocs, qui veulent dépasser l’État en lui ôtant tout contrôle sur les flux monétaires et financiers, ou des transhumanistes de la Silicon Valley, qui prétendent dépasser l’homme en l’« augmentant » par l’informatique ou la génomique. Encore une fois, il ne s’agit pas de rejeter les technologies, bien au contraire, mais d’écarter les projets politiques tant qu’ils ne sont pas portés démocratiquement dans l’espace public pour être discutés et validés par les peuples. Il est d’autant plus important de faire naître cette « démocratie technologique » que ces technologies vont nécessiter de revoir l’organisation et parfois la nature même de l’État, de la fiscalité ou de nos systèmes de protection sociale.

Comment, en effet, financer des services publics si tout citoyen peut échapper à l’impôt en conservant son patrimoine et ses revenus dans une crypto monnaie qui s’échange sur un réseau opaque ? Combien de personnes accepteront encore le système de solidarité proposé par la Sécurité sociale s’ils ont la possibilité de souscrire à des contrats d’assurance privés avec des primes plus faibles parce mieux adaptés à leur situation personnelle mesurée par des capteurs d’activité ?

Répondre à ces défis nécessite tout d’abord de rétablir notre capacité à agir – notre souveraineté – dans l’espace numérique. En l’absence d’un démantèlement des GAFAM par les autorités américaines, comme elles l’ont fait pour la Standard Oil au début du siècle dernier, des plateformes européennes doivent être mises en place pour sécuriser les contenus des Européens.

La mise en cohérence de notre économie avec ces changements technologiques doit s’effectuer de façon urgente dans l’éducation (généralisation des cours massifs en ligne, apprentissage du code, acquisition d’une culture scientifique et technique), le financement de l’économie (intégration de la chaîne de blocs dans un système de paiement public, développement du financement participatif et du capital investissement), ou l’organisation du secteur productif (marché unique des télécoms en Europe et consolidation du secteur par exemple).

Certaines de ces nouvelles fonctions pourront être publiques, ce qui sera l’occasion de recentrer l’État sur ses fonctions les plus essentielles à savoir la souveraineté dans tous les domaines et le maintien de l’ordre public, qui inclura des aspects sociaux comme la lutte contre les inégalités. L’État doit se transformer lui-même en un État plateforme, avec des outils numériques souverains qui permettront aux Européens de garder le contrôle de leurs données et de leur destin.

La transformation numérique aura par ailleurs un effet massif sur la structure de l’emploi. Beaucoup de métiers disparaîtront, en particulier ceux qui réclament des qualifications « intermédiaires », mais beaucoup d’autres seront créés, et pas seulement des emplois précaires. Face à ces incertitudes, garantir le niveau de vie et de formation des citoyens par l’instauration d’un revenu universel, d’une flexicurité à la danoise et une formation professionnelle de grande qualité, est impératif.

Si ces perspectives ne sont pas intégrées dans les politiques des États et celle de l’Europe, nos sociétés, nos économies et nos pays seront balayés. Nous retomberons dans un Moyen-Age où la décentralisation permise par la technologie nous rendra incapables d’envisager tout effort collectif qui ne s’apparente pas à du communautarisme revisité par les réseaux sociaux. Nos sociétés seront non seulement de plus en plus individualistes, mais d’un individualisme exclusif où des citoyens ayant des centres d’intérêts différents ne se parleront plus. Une telle société consacrerait l’impossibilité de construire un projet de civilisation et la fin de la politique. Des idéologies extrémistes, fondées sur la religion ou autre chose, remplaceront ce vide et proliféreront certainement. L’Europe achèvera de perdre son indépendance technologique et scientifique. Elle sera alors véritablement une colonie numérique, pour reprendre un terme utilisé par un rapport sénatorial il y a trois ans en 2013, c’est-à-dire il y a déjà longtemps dans le temps numérique.

La nécessaire recomposition des forces politiques françaises

Les élections régionales de 2015 auront démontré la proximité des partis de gouvernement, soutenus par les Français, face à la menace représentée par le Front National. Le désistement des listes de gauche dans les régions où celle-ci ne pouvait pas l’emporter, tout comme l’éventualité de la fusion de ses listes avec la droite, évoquée à plusieurs reprises au cours de la campagne – et qui aurait été préférable – démontre que la droite et la gauche de gouvernement partagent en effet un certain nombre de valeurs républicaines. Qu’on le veuille ou non, ces valeurs sont à présent menacées.

N’en déplaise à la majorité de la droite de gouvernement, toujours accrochée au « ni-ni », le FN à lui seul pourrait à terme peser près de la moitié de l’électorat en fédérant les souverainistes, les laissés pour compte de la mondialisation, une partie des abstentionnistes et les déçus des partis de gouvernement. Le combat politique s’articule donc de plus en plus entre un bloc extrémiste et anti-européen et un bloc républicain et pro-européen, alors que la frontière entre droite et gauche est devenue une question presque paramétrique : quel niveau d’imposition, d’allocation, d’inégalités « acceptables », etc.

Une recomposition des forces autour de sujets structurants est donc nécessaire. Le plus structurant d’entre eux est l’Europe. L’objectif est d’abord de clarifier les enjeux et d’exposer les solutions concrètes pour que les Français puissent se prononcer en connaissance de cause. Tous les enjeux politiques que le pays doit surmonter sont conditionnés par la dimension européenne : réfugiés, réformes économiques, défense et sécurité sont quelques exemples parmi l’actualité récente. Or cette dimension est trop souvent négligée et cette négligence aboutit à des résultats catastrophiques.

Par exemple, le rétablissement hâtif des frontières intérieures à l’espace Schengen, même s’il ne peut être que provisoire en vertu des traités, donne raison au Front National, qui ne pouvait pas espérer meilleur cadeau à la veille d’élections dans un contexte de peur créé par les attentats du 13 novembre. Or le vrai problème est bien sûr celui des frontières extérieures, qu’il aurait fallu sécuriser immédiatement. Alors que les Etats-membres sont conscients de la perméabilité des frontières extérieures et ont commencé à s’entendre sur des solutions, le mal est fait et l’image de l’Europe s’est une fois de plus fortement dégradée.

La recomposition des forces politiques françaises autour du soutien ou de la dénonciation de l’Europe permettrait ainsi à la France d’innover en étant force de proposition pour faire avancer le projet européen, dont nous redeviendrions le pilier politique central.

Cette recomposition pose bien entendu plusieurs questions.

Tout d’abord, le FN l’appelle de ses vœux, parce qu’il est sûr qu’elle lui bénéficiera en donnant du crédit à sa rhétorique de l’« UMPS » et du « système ». Mais elle permettra surtout de libérer la parole des partis de gouvernement pour qu’ils puissent défaire le FN sur le terrain des idées, ce qu’ils ne peuvent pas faire dans la configuration actuelle : ils sont enferrés dans une communication étriquée visant à se démarquer entre eux. La constitution du bloc européen pourrait donc permettre d’écraser le FN en soulignant le manque de sérieux de ses propositions et les énormes risques que certaines de ses préconisations feraient courir à nos concitoyens.

Ensuite, l’atténuation du clivage droite-gauche n’implique pas sa disparition. Au sein de la coalition pro-européenne, les mêmes différences paramétriques que celles qui s’observent aujourd’hui entre les partis de gouvernement pourront se retrouver.

La question de la « gauche de la gauche » se pose également. Des « frondeurs » au NPA, ces forces ont peu de chances d’arriver seules au pouvoir. Mais la plupart de ces partis auraient leur place au sein de la coalition pro-européenne, dans la mesure où ils critiquent plus l’orientation des politiques européennes que l’existence de l’Europe elle-même.

Des personnalités politiques cherchent à initier un tel mouvement : Manuel Valls et Jean-Pierre Raffarin s’en sont faits les relais au lendemain des élections. Malheureusement, leur initiative est jusque-là peu suivie. Parallèlement, Nicolas Sarkozy entérine la droitisation du parti « Les Républicains » en éliminant la numéro deux, Nathalie Kosciusko-Morizet, de la direction à partir de janvier prochain.

Faute d’une prise de conscience de l’urgence à défendre l’Europe et les valeurs républicaines par la constitution d’une grande coalition allant du Parti socialiste et ses alliés aux centristes et aux « Républicains » rejetant la fuite en avant droitière de leur parti, c’est toute notre démocratie qui risque de s’effriter petit à petit à chaque élection au fur et à mesure que le score du FN augmentera.

La crise migratoire est le révélateur de nos renoncements

L’Europe est confrontée depuis quelques mois à un afflux de réfugiés en provenance de zones de conflits se situant sur les marches du continent (Syrie en particulier). La réponse apportée par les dirigeants européens a consisté à définir des quotas d’accueil de réfugiés entre les différents Etats membres (proposition qui ne fait pas consensus, en particulier pour les pays de l’Est) d’une part, et de rétablir des contrôles « provisoires » aux frontières sur les flux terrestres en Allemagne, Hongrie, Slovaquie et Autriche d’autre part. Des voix s’élèvent également pour « résoudre » le « problème » syrien…

Aucune de ces réponses n’est satisfaisante. Pire, aucune n’est très sérieuse. Encore une fois, c’est l’un des piliers de l’Union européenne qui est attaqué à travers l’espace Schengen, pour le plus grand bonheur des extrémistes et des identitaires. Le rétablissement provisoire des contrôles à l’intérieur de l’Union revient en outre à rejeter le fardeau sur les pays qui sont les principaux points d’entrée des migrants dans l’Union. Ces pays doivent faire face par ailleurs à des défis colossaux, en particulier d’ordre économique (Grèce, Italie). Il y a deux ans déjà ils avaient critiqué le système « Dublin II », qui avait pour conséquence de saturer leurs capacités administratives ou de surveillance côtière.

La crise est d’autant plus aigüe qu’elle pose la question complexe et délicate de l’intégration des populations musulmanes en Europe. Or son occultation dans le débat politique laisse le champ libre aux partis extrémistes qui, en opposant les pauvres ou les SDF aux migrants d’aujourd’hui – et plus sournoisement à ceux d’hier, aujourd’hui vivant sur notre sol – organisent une mise en concurrence honteuse de la misère. Les partis de droite cherchent à ramasser les miettes, certaines personnalités proposant une fois de plus, de façon ahurissante, la suppression de l’aide médicale d’Etat pour répondre à la crise. Le silence des partis républicains est d’autant plus inquiétant que le sujet conditionne en réalité les réponses des dirigeants européens à destination des médias et de l’opinion, ce qui explique dans une large mesure le flottement observé ces derniers mois et l’incohérence de leurs décisions. Cette crise pourrait pourtant être l’occasion d’une prise de conscience et susciter un débat franc, qui permettrait de dégager des voies nouvelles.

Quoi qu’il en soit, il n’est pas concevable que l’Europe et la France restent les bras croisés ou se perdent en conjectures sur les actions à entreprendre. Nous devons, comme à d’autres moments de notre Histoire, assumer nos responsabilités. Je proposerai ici un plan en trois points.

D’abord, accueillir à l’échelle de l’Union européenne un nombre limité de réfugiés. Ce nombre pourrait s’élever à 800 000, à peine 0,2 % de la population totale de l’Union. Les quotas sont de toute façon inopérants dans le cadre de Schengen, mais il pourrait être pertinent de faire dépendre les permis de travail délivrés aux réfugiés des besoins économiques des Etats membres.

Ensuite, sécuriser les frontières extérieures de l’Union européenne. L’agence en charge de cette tâche, Frontex, est dotée de moyens dérisoires. Un véritable corps de garde-frontières européens déployé principalement en Méditerranée et à la frontière avec la Turquie suffirait à intercepter très en amont les embarcations et diminuer les flux. Les bâtiments de guerre des marines nationales qui remplissent actuellement cette fonction ne suffisent plus. En parallèle, une coopération plus étroite avec les pays de la région, pourquoi pas dans le cadre de l’Union pour la Méditerranée, permettrait d’associer des pays comme la Turquie, le Maroc, l’Algérie ou l’Egypte à notre effort.

Enfin, et à plus long terme, il convient effectivement de stabiliser la périphérie du continent. Mais une force militaire bien dotée est nécessaire. Or nous manquons de drones, de capacités de projection, de personnel et même du matériel le plus élémentaire. Cette force ne se bâtira pas en quelques mois. Il faudrait améliorer les dotations de l’armée française, voire constituer une force européenne. Ce qui renvoie encore une fois nos dirigeants aux choix désastreux de ces dernières décennies.

De la langue française

La promotion du français est un axe central de notre politique culturelle. L’enjeu est de consolider la place du français comme l’une des principales langues du monde. Le défi principal est bien sûr la domination de l’anglais. Si cette domination représente une contrainte et parfois même un danger, elle est pourtant loin d’être absolue. La politique que je propose se fonde sur l’ouverture culturelle et une dynamique offensive pour diffuser le français le plus largement à l’extérieur de nos frontières.

Toute politique pour la promotion du français à l’étranger doit selon moi s’appuyer sur la culture française et donc sur l’ouverture intellectuelle et la vocation universelle du pays. C’est souvent ce qui attire et intrigue le plus les étrangers qui s’intéressent à notre pays. Historiquement, les efforts de diffusion du français ont surtout porté vers l’Afrique et l’Amérique du Nord, ce qui trahit plus un souci du maintien de la langue dans les anciens territoires français qu’une véritable volonté de séduire un nouveau public. Le développement des outils numériques fait naître de nouvelles possibilités.

L’anglais pourrait faire figure de concurrent redoutable puisqu’il jouit, en tant que langue de communication internationale, d’un monopole sans partage dans nombreux domaines (économiques, scientifiques et techniques notamment). L’anglais est la langue de travail la plus utilisée dans les entreprises et institutions internationales. Cet avantage est démultiplié par Internet, qui s’est avéré un puissant moteur de diffusion de la langue. Si l’on pouvait regretter cette situation, il faut à présent en tirer parti : l’anglais n’est, dans l’écrasante majorité des cas, qu’un outil de communication et ne sert que marginalement à la diffusion d’une culture : c’est en effet le « globish » qui est la véritable « langue » dominante. C’est sans doute l’aspect dangereux de la domination actuelle dans l’anglais technique ou des affaires, que peu de locuteurs maîtrisent en outre suffisamment pour distinguer les nuances ou s’exprimer avec précision. Des locuteurs qui pour la plupart ont appris l’anglais par nécessité avant de s’intéresser, pour certains d’entre eux, à la culture anglo-saxonne.

La stratégie proposée consiste à inverser la logique : promouvoir le français comme moyen d’accès à la culture française permettrait de concilier l’usage répandu de l’anglais et la promotion de la langue française. La richesse et la profondeur de la culture française peuvent en effet servir d’aimant puissant face au modèle très uniforme et parfois conformiste diffusé par le « globish » d’aujourd’hui. Il s’agit également de favoriser le multilinguisme et d’œuvrer à la promotion du français comme troisième langue (après l’anglais) à l’étranger et comme seconde langue dans les pays anglophones. L’argument du multilinguisme est particulièrement pertinent au sein de l’Union européenne, où aucune langue n’est majoritaire et où l’utilisation de facto de l’anglais comme langue de communication apparaît certes comme la solution la plus pratique, mais paraît peu compatible avec l’attitude du Royaume-Uni vis-à-vis de l’Union. Enfin, la maîtrise du français reste pertinente dans le monde des affaires, en procurant un accès facilité aux marchés d’Afrique francophone dont le potentiel économique devrait rejoindre celui des anciennes colonies britanniques.

Cette politique doit être pilotée de façon cohérente, mais elle doit surtout être soutenue par tous. En France, chaque citoyen peut par un usage correct et systématique de la langue, prouver qu’il est possible de continuer à penser et à innover en français : chacun doit donc faire un effort pour bannir du vocabulaire quotidien les anglicismes, de plus en plus présents y compris dans les médias, tout comme chacun doit s’efforcer de faire preuve d’ouverture et apprendre plusieurs langues étrangères. Cet enrichissement culturel portera ses fruits en renforçant le rayonnement et l’attractivité de la France.

Les organismes publics doivent accompagner ce mouvement en proposant des traductions pratiques pour les nouveaux mots d’origine étrangère et les diffuser massivement auprès du public. L’Académie française, dont l’action est louable, pourrait de ce point de vue être plus réactive, notamment en faisant un meilleur usage d’Internet et des réseaux sociaux. Elle doit devenir une institution populaire et familière. La construction de plateformes numériques diffusant les contenus culturels français et européens apparaît une fois de plus comme une nécessité urgente. La Francophonie, qui s’est beaucoup diversifiée en évoluant vers une enceinte politique et économique de pays francophiles devrait renforcer ses actions de promotion linguistique.

Ces orientations doivent permettre au français de gagner de nouveaux locuteurs, de contribuer à lui faire occuper une niche culturelle et de renforcer son image de langue d’élite.

Pour une éducation humaniste, républicaine et ouverte sur le monde

Le constat est accablant : l’école échoue dans tous les domaines. Les inégalités persistent, mais le niveau baisse. Sans même parler de l’épanouissement personnel des élèves, l’école ne parvient plus à former des citoyens conscients de leurs droits et de leurs devoirs. Ce constat d’échec à tous les niveaux se retrouve dans l’enseignement supérieur : dualité grandes écoles – universités génératrice d’inégalités et d’un cloisonnement excessif des filières, taux d’échec important en licence, baisse du niveau observé par les professeurs, formations peu internationalisées et peu ouvertes sur le marché du travail.

Réformer en profondeur s’impose, étant donné l’importance du capital humain dans notre « économie de la connaissance ». Un système performant pourrait reposer sur deux principes simples : l’égalité des chances – la vraie, celle qui n’a rien à voir avec l’égalitarisme – et l’exigence d’excellence. Ces deux éléments pourraient être les piliers de l’enseignement français au XXIème siècle.

L’égalité des chances doit permettre de mettre chacun sur la même ligne de départ. Elle est non seulement un impératif républicain, mais sera de plus en plus une nécessité économique et sociale. Il ne s’agit pas de détruire ce qui fonctionne (grandes écoles notamment) mais d’en élargir les possibilités d’accès, de mieux informer très en amont sur les filières et de préparer efficacement les potentiels.

L’exigence d’excellence doit être le signe distinctif du système français. L’esprit des classes préparatoires, transposé avec intelligence et discernement au collège et au lycée, donnera son unité à un système qui demeure trop cloisonné (enseignement général et enseignement technologique) et dont les variations de niveau d’une année à l’autre sont trop brutales (L1 vers L2, lycée vers classe préparatoire) quand elles ne sont pas, malheureusement, inexistantes. Ce fonctionnement conviendra d’autant mieux à notre pays qu’il en sera conforme à la société et à l’esprit, et ne sera pas une greffe d’un système étranger, fondé sur les réalités historiques et sociales différentes.

Je présenterai ici quelques mesures structurantes pour refonder l’école et l’enseignement supérieur.

Instaurer des classes de niveau et / ou un suivi personnalisé des élèves
C’est la seule alternative réaliste à la fin du redoublement, lequel est inefficace dans la plupart des cas. Les élèves les plus faibles doivent être suivis et encadrés pour pouvoir surmonter leurs difficultés. Ceux qui ont plus de facilités doivent avoir la possibilité d’aller plus loin dans l’approfondissement des sujets. Cet enseignement personnalisé de l’école élémentaire au lycée permettrait aux élèves de développer pleinement leurs capacités, et de mettre fin au principe de la sélection par l’échec du système actuel.

Se concentrer sur les savoirs fondamentaux et d’avenir
Il faudrait restreindre le contingent horaire des petites matières (arts plastiques, musique, sport, etc.) qui pourront faire l’objet d’options voire d’activités périscolaires, pour renforcer les enseignements scientifiques (mathématiques, physique, chimie, biologie), techniques (informatique, technologie) et littéraires (français et langues vivantes étrangères). L’économie devrait également intégrer le tronc commun, et le plus tôt possible.

Insister sur l’aspect fondamental de la culture, des droits et des devoirs
L’école est confrontée sur le plan de la formation civique à de nombreux défis dont beaucoup présentent un caractère identitaire, comme en témoignent les difficultés de l’enseignement de l’histoire dans certains établissements. Il convient là encore d’insister sur les fondamentaux, notamment par l’éducation civique et morale, et de se montrer ferme dans leur intangibilité. Pour autant, il faut rénover l’approche éducative : sans réécrire totalement le « roman national », il est possible de faire comprendre les valeurs et la culture françaises à partir de cultures qu’elle a fréquentées, notamment pendant l’aventure coloniale. Il s’agit d’établir le lien qui manque souvent à beaucoup pour construire leur identité et s’intégrer. Cette approche est en outre complémentaire à celle que j’aborde dans mon billet « L’Islam et République ».

Rendre accessible l’information et faire le pari sur l’ouverture
Le système éducatif et d’enseignement supérieur doit permettre aux étudiants et s’épanouir et de découvrir le monde. Chacun doit ainsi pouvoir faire des choix éclairés sur son orientation. L’information doit être précise et accessible à tous, ce qui est loin d’être le cas aujourd’hui. L’école doit également faire le pari du multilinguisme. C’est là encore une nécessité politique, économique et sociale. Il est en outre nécessaire d’assurer un brassage social et entre disciplines le plus systématique possible. On voit mal pourquoi certains cours ne pourraient pas être mutualisés entre différents établissements, ou pourquoi une séparation stricte entre les matières perdure à l’université. Une telle approche n’est tout simplement plus compatible avec notre époque, où l’interdisciplinarité aidée par la transformation numérique est une nouvelle norme, philosophie et source de création de valeur.

Fusionner grandes écoles et universités
En prenant garde à ne pas détruire les classes préparatoires et des grandes écoles qui sont l’une des rares réussites de notre système, même si tout est toujours perfectible, il faut poursuivre la création de pôles mondiaux, en procédant à des regroupements de grandes écoles et d’universités françaises mais aussi européennes, sans nécessairement en fusionner leurs filières d’accès. Ce regroupement institutionnel est une crucial pour l’attractivité de la France. L’ESCP-Europe offre sur le plan institutionnel un modèle de grande école européenne intéressant.

Revaloriser le métier d’enseignant
L’échec de l’éducation est d’abord celui d’un système qui a laissé se dégrader les compétences et la condition des enseignants. Ceux-ci doivent être mieux formés et mieux payés. En contrepartie, ils doivent être les garants de la réussite de leurs élèves.

Je propose ainsi de renouer avec les principes fondamentaux d’un enseignement humaniste et républicain, et d’en finir avec les dysfonctionnements du système actuel, qui ont fait perdre à l’école l’estime de son public principal, les élèves et les étudiants.

L’Islam et la République

L’Islam représente un défi pour le politique, en particulier dans les sociétés occidentales. En France, le sujet est d’autant plus sensible que notre tradition de laïcité fait de la liberté de religion une affaire privée, et la séparation des Églises et de l’État un principe fondamental de l’organisation de la cité. Cet enjeu de société est avant tout une bataille pour l’intégration. L’échec des politiques menées depuis plus de 30 ans doit donc nous inciter à remettre en question notre approche pour mieux intégrer nos compatriotes de confession musulmane et préserver notre bien commun, la République. Notre ambition doit être de recréer un cadre inclusif donnant à tous ceux qui se sentent à l’écart ou qui sont en quête de repères envie d’y adhérer.

La réalité ne doit pas être dissimulée sous des incantations politiquement correctes. La visibilité croissante de l’Islam dans certains quartiers s’accompagne de la progression de certaines prescriptions religieuses (voile, interdits alimentaires, séparation des sexes, etc.), qui ont une dimension prosélyte. Cette irruption de la religion dans l’espace public provoque l’exaspération de nombreux citoyens et menace la vie en commun. Les services publics semblent dépassés : le rapport Obin, remis en 2004 à l’Éducation nationale, pointait la difficulté de transmettre les valeurs essentielles en milieu scolaire.

Une approche globale est nécessaire. Je propose quelques éléments ayant vocation à esquisser une démarche possible, articulés autour de trois volets : civique et culturel, religieux et sécuritaire. Les deux premiers sont essentiels, le troisième reste nécessaire vu les défis posés par l’intégrisme. Ce plan doit s’inscrire dans un cadre respectueux de toutes les croyances, rester pragmatique et reposer sur un certain nombre de principes clés, faute de quoi les extrémismes de tous bords continueront leur ascension : le dialogue, un esprit incitatif et une volonté politique forte. Chacun de ces piliers est indispensable.

Le volet civique et culturel est le plus important. Il consiste à transmettre les valeurs républicaines à tous les résidents, citoyens ou non, ainsi que les codes culturels qui leur permettront de s’intégrer au mieux. Pour les plus jeunes, qui seront adultes demain, cela passe d’abord par l’école. Outre une éducation civique et historique prenant en compte les référents culturels ou familiaux des élèves, un système d’internat permettrait d’offrir aux jeunes les moyens d’étudier dans la sérénité. Les internats pourraient par exemple être situés dans une région différente de celle de la résidence familiale, et certains pourraient être placés sous encadrement militaire. Les établissements sous la tutelle conjointe de l’Éducation nationale et de la Défense ont en effet un bilan remarquable en termes de réussite scolaire et d’insertion. D’autres initiatives sont envisageables, notamment des incitations à l’usage de plusieurs prénoms, voire la francisation des prénoms et des noms. Il convient d’insister à ce stade sur le fait que ces propositions visent à établir des incitations. Il n’est pas question de scolariser d’office des enfants dans de tels établissements ou d’exercer des pressions lors des choix des prénoms. Elles s’inscrivent dans une démarche d’explication de ce qu’est l’intégration et des leviers dont dispose chacun pour évoluer et réussir en société. Elles démontreraient leur efficacité d’elles-mêmes lorsque les plus réticents pourront constater la réussite de ceux qui se seront engagés dans cette voie. Elles sont en outre le complément indispensable à toute politique de lutte contre les discriminations.

Le volet religieux représente un défi de taille. De par son caractère global, l’Islam vise à régir l’ensemble de la vie, publique et privée, et se veut donc une religion politique. Il convient donc de moderniser notre approche de la laïcité pour mieux relever le défi auquel nous sommes confrontés. Des tempéraments ont été apportés par la possibilité de recourir à des baux emphytéotiques administratifs pour construire des mosquées sur des terrains publics. C’est un effort louable de la part de l’institution républicaine. Il faut à présent que l’Islam s’adapte à la République. L’implication de toutes les composantes de l’Islam de France doit permettre d’établir une interprétation officielle du Coran compatible avec ses lois et ses valeurs. Si cette implication s’avère insuffisante, il faudra consentir une autre exception au principe de laïcité, cette fois-ci en permettant à l’État, éventuellement assisté d’un conseil œcuménique, de s’impliquer directement dans cette refondation. À l’issue de ces assises de l’Islam et du religieux, toute pratique contraire à l’interprétation officielle pourra être questionnée avec les outils législatifs en vigueur ou considérée comme une pratique sectaire.

Le volet sécuritaire, enfin : il vise à épuiser le terrorisme et aussi à contrer l’intégrisme, qui est un puissant ferment de désagrégation de la religion musulmane. Il y plonge profondément ses racines, aidé en cela par le caractère non hiérarchisé de cette religion, si bien qu’aucun croyant n’est en principe à l’abri de la propagande djihadiste, a fortiori lorsqu’elle est facilement accessible sur le net. Ce sont ces passerelles qu’il s’agit de sectionner. Il faut plus de moyens, notamment humains, aux services de renseignement. Les djihadistes partis à l’étranger doivent pouvoir être déchus de la nationalité française.

Un tel plan ne peut fonctionner que s’il est mis en œuvre dans un esprit d’ouverture, d’écoute, de compréhension mutuelle et de fermeté sur le respect des valeurs nécessaires à la vie en commun. C’est cet équilibre que les autorités publiques locales et nationales doivent trouver, et il me semble que les éléments esquissés ci-dessus peuvent contribuer à le définir. Il n’est pas acceptable de laisser ces sujets au Front national ou à la frange la plus réactionnaire de l’UMP. Il s’agit d’une question sociale et sociétale de première importance sur laquelle la Gauche et le Parti socialiste en particulier se doivent d’apporter une réponse concrète. Il est grand temps d’agir pour retrouver le sens de la vie en commun, assécher les communautarismes et faire vivre la valeur fraternité.

Pourquoi la Grèce doit rester dans la zone euro

Depuis cinq ans, l’Europe offre au monde un spectacle lamentable, qui serait même risible si ses conséquences n’étaient pas dramatiques pour les peuples européens et l’économie mondiale. Et ne portaient pas en elles le ferment de la mort du projet européen.

Avant d’être une construction économique, l’euro est un projet politique. Il représente aujourd’hui une pierre fondamentale de l’édifice européen, destiné à apporter sécurité et prospérité à tous les citoyens du continent. L’euro n’a pour l’instant pas tenu toutes ses promesses. Si les entreprises reconnaissent les bénéfices d’une monnaie unique, les citoyens perçoivent plus difficilement son utilité, a fortiori à la suite de l’irruption du problème grec en 2010, qui a déclenché la crise des dettes souveraines. Encore faudrait-il, pour que l’euro soit une réussite, que l’on soit disposé à lui laisser toutes ses chances.

Aujourd’hui et après plusieurs plans de sauvetage, la situation de la Grèce demeure en effet insoluble puisque sa dette est insoutenable. Le scénario d’une sortie de la zone euro apparaît de plus en plus probable, même si les Grecs s’y opposent majoritairement, tout comme les Français. Sur ce point, les peuples font preuve de plus de clairvoyance que nombre de responsables européens, qui minimisent les conséquences d’un tel événement. D’un point de vue économique, il est vrai que la zone euro est mieux préparée à une sortie de la Grèce qu’elle ne l’était en 2010 ou en 2011. Et les banques françaises ne sont plus exposées au risque souverain grec. Mais le véritable enjeu n’est pas de nature économique ou financière, il est politique.

Outre qu’aucune stipulation n’existe dans les traités qui prévoirait la sortie d’un État-membre de la zone euro, la sortie de la Grèce serait pour l’Union européenne le début de la fin.  Le risque est grand, une fois prouvée l’absence de solidarité à l’intérieur de la zone, de voir être attaqués sur les marchés d’autres économies périphériques – en particulier le Portugal – puis des pays plus importants – Italie, Espagne, France. La solidarité est en effet le complément nécessaire de toute monnaie unique. Il s’agit d’une évidence en économie. L’Europe ne doit pas faire l’erreur de confier son destin aux marchés financiers et ne proposer aux peuples aucun autre horizon que des politiques d’austérité et une succession de crises. Elle n’y survivrait pas.

Introduire plus de solidarité signifie dans un premier temps, il faut bien le dire, mutualiser une partie de la dette grecque. La dette mutualisée pourra être portée par l’Union européenne et bénéficier de la garantie des Etats-membres et des institutions communautaires. Plusieurs économistes ont depuis longtemps fait des propositions concrètes pour mettre en œuvre cette solution. Aucun nouvel impôt ni aucune réduction des dépenses publiques ne viendraient amputer le pouvoir d’achat des Français.

Aucun Français ne devra donc « payer » pour la Grèce ; l’affirmer serait réducteur et racoleur, et ce point de vue semble n’être défendu que par des responsables politiques n’ayant d’autre bagage économique que La cigale et la fourmi. Mais au moins La Fontaine savait-il, lui, ce qu’il devait aux Anciens et à la Grèce puisqu’il consacre une partie de ses Fables à la vie d’Ésope le Phrygien.

Très rapidement, des mécanismes pérennes de redistribution devront être mis en place, parce que les dettes publiques ne sont que les symptômes d’un mal plus profond qui est celui de l’hétérogénéité des économies au sein de la zone. Et les marchés, contrairement aux défenseurs de l’austérité, ont ce point constamment à l’esprit. Beaucoup de propositions existent, un bon début serait de mettre en place une assurance chômage au niveau européen, qui pourrait par ailleurs matérialiser de façon très concrète pour le citoyen les avantages d’une monnaie unique.

Il est absolument vital que dans les prochains jours, les dirigeants français retrouvent la voix et l’importance qui sont les leurs au sein des institutions européennes, et en particulier de l’Eurogroupe, pour mettre fin à cette vision moralisatrice et punitive de l’économie qui a échoué depuis cinq ans. L’avenir de l’Europe, et par conséquent celui de notre pays, en dépend.